28.05.2007

Leçons de management interculturel selon Carlos Ghosn

Dans un précédent article, nous présentions le point de vue de dirigeants de Renault sur l'Alliance mais que dit le patron lui-même. Dans une conférence donnée à la Maison de la Culture du Japon en mai 2002, Carlos Ghosn nous éclaire sur la façon dont il traite la question des différences culturelles dans le management.

Premièrement Leçon. Dans le cadre du rapprochement entre deux entreprises, faut-il reconnaître l'existence de différences culturelles ou bien les relativiser, voire les nier en cherchant à implanter une nouvelle culture d'entreprise ?
La réponse est sans ambiguité, limpide : "Ghosnienne ?". "Il était extrêmement important de dire que cette alliance n'allait pas rendre les identités floues, qu'on n'allait pas avoir des gens à moitié Renault et à moitié Nissan ou à 80% Nissan et 20% Renault. Dès le départ, nous avons expliqué qu'il y aurait Nissan d'un côté et Renault de l'autre, que les identités seraient respectées, que chacun se sentirait chez lui mais en même temps que nous allions travailler ensemble dans le but de renforcer la performance."

Deuxième leçon. Faut-il obéïr aux traditions culturelles nationales, d'entreprise ou bien oser les bousculer ?

Pour expliquer son approche, Carlos Ghosn nous renvoie d'abord au dilemme dans lequel il s'est trouvé. "Si j'écoutais tous les conseils, je n'avais plus qu'à fermer ma valise et repartir. Nous ne pouvions rien faire. Nous étions murés dans toutes les traditions qui étaient rapportées. Et en même temps, nous voyions quand même que le potentiel était là et qu'il fallait le faire et braver un certain nombre de tabous". Ensuite, Carlos Ghosn prend l'exemple du keiretsu, ce cordon ombilical qui lie les fournisseurs au donneur d'ordre et qui empêche un constructeur de diversifier son panel de fournisseurs. "Concernant le keiretsu, nous ne sommes pas partis d'idées préconçues mais de faits. Nous nous sommes aperçus que Nissan achetait la plupart de ses pièces 25% plus cher que Renault. A partir de ce constat, nous avons remis en question tout le processus d'achat de Nissan. Nous n'avons pas remis en cause le keiretsu par principe. Le keiretsu peut s'avérer performant pour Toyota ou d'autres mais dans le cas de Nissan il ne fonctionnait pas". Donc, en conclusion de cette deuxième leçon, oui il est possible et nécessaire de bousculer les traditions si ce changement est crucial et explicité par des arguments solides.

Troisième leçon. Quelle attitude adoptée face à la différence culturelle ?

Si l'on suit Carlos Ghosn, il faut d'abord l'identifier et en prendre la mesure. Entre Français et Japonais, "il y a des différences culturelles colossales".
Un exemple, parmi d'autres cités par Carlos Ghosn : "Les Japonais se méfient des grands concepts, si quelqu'un vient avec un grand discours, il le regarde avec beaucoup d'appréhension... Ils se méfient des théories, ils aiment les faits. La question qui vient immédiatement derrière un discours, c'est comment on fait ? C'est le processus qui est important, le résultat, la performance, la réalité".
Ensuite, il faut savoir s'enrichir de cette différence. "Imaginez un Français arrivant au Japon. Il peut se dire : Qu'est-ce qu'ils sont lents à prendre des décisions ! Critique de la différence. Il peut se dire aussi : l'exécution est parfaite, il y a des choses à apprendre. Valorisation de la différence. Le Japonais, c'est pareil. Il vient en France et dit : ils parlent beaucoup mais ils font peu. Il peut aussi trouver que c'est riche au niveau du concept, qu'il peut apprendre des prises de décision, de la réflexion stratégique. Tout l'art consiste à se touner vers le positif...".